Deux Mohamed, un film et un livre

Une balade dominicale dans l’arrière pays montagneux d’Agadir m’a conduit à deux rencontres impromptues. Ils se prénomment tous les deux Mohamed et vivent encore dans des villages séparés situés à 40 km de la ville et qui se vident d’année en année. Le premier Mohamed a 15 ans. Le second est âgé de 93 ans, né en 1928, tient-il à me préciser.
Tous deux m’ont parlé spontanément. Sincèrement.

Mohamed le jeune va à l’école et espère devenir professeur d’études islamiques. Il a un téléphone qui lui permet de naviguer sur Facebook et regarder les matchs de foot du Barça. Même si la connexion n’est pas très bonne. Il n’hésite pas à me réciter quelques versets du Coran qu’il a appris à l’école, en reconnaissant qu’il ne les comprend pas. Il entrecoupe ses phrases avec la même expression. Kansellekou. Cette expression intraduisible est souvent utilisée pour dire son incapacité à faire mieux. On fait aller, on s’adapte, on bricole.

Le vieux Mohamed aussi utilise cette expression. Il parle de son corps qui ne lui permet plus de faire ses longues marches, de sa vue qui baisse, naturellement. Ses trois enfants aussi bricolent en ville, à la recherche du pain, comme il dit. Ils ne viennent le visiter que de plus en plus rarement. Il les comprend.
Le vieux Mohamed n’a jamais été scolarisé mais ses paroles inspirent sagesse et lucidité. Il a été à l’école de la vie brutale. Les épidémies, la guerre, la famine, les colons, le tremblement de terre,
… Presque un siècle de lutte, marqué par un pèlerinage à la Mecque qui lui attribue le titre de Haj.

Le vieux et le jeune ne font que s’adapter, que voir le temps passer.

Le vieux Mohamed sait que la vie est un long fleuve. Un fleuve tourmenté dont il achève la traversée. Le jeune Mohamed quant à lui ne fait qu’entamer sa traversée, à l’autre extrémité. Au début de tout.

Ce dimanche, j’ai fait ma balade la tête pleine d’images. Des images autres que celles que j’imprimais habituellement. Les arbres, les paysages, les oiseaux, les papillons, les fleurs, tout cela ne réussit pas à me faire oublier le film que j’ai regardé la veille. The White Tiger, un film réalisé par un cinéaste américain d’origine iranienne Ramin Bahrani. Une adaptation d’un roman à succès dont l’histoire se passe dans l’Inde d’aujourd’hui et qui raconte l’ascension d’un jeune indien des profondeurs de la misère pour atteindre la richesse.

Le personnage du film, Balram, est repéré dès l’enfance par son instituteur qui lui prédit d’être comme ce tigre blanc dont ne naît qu’un seul spécimen tous les quarante ans. L’instituteur ne s’est pas trompé, mais le chemin emprunté vers la réussite n’est pas celui qu’il avait prédit. Un chemin fait de servitude et de rébellion, de fidélité et de félonie, sur un canevas de corruption, de frustration et d’humiliation qui conduisent fatalement au meurtre.

Barlam s’est extirpé de son clan et de ses traditions qui l’avaient empêché de continuer sa scolarité. Il a réussi à se libérer de l’emprise de sa grand-mère, gardienne des traditions, qui lui cuisine les plats du pays, qui lui trouve une épouse, qui lui réclame une part de son salaire, qui lui impose de quitter l’école pour aider la famille …
Il a dû changer d’identité pour s’éloigner, aller rejoindre la ville de Bangalore, capitale du tech, du business et de l’argent …

Le film est tour à tour drôle, émouvant, choquant, militant même, mais il ne peut vous laisser indifférent.

Il est vrai que tout ce qui touche cet immense continent qu’est l’Inde est démesuré, difficile à saisir en dehors de son contexte. Mais certaines situations évoquent d’une certaine manière ce qui se passe chez nous, ce que risque le pays des deux Mohamed que j’ai rencontrés ce dimanche.

Ce film verse de l’eau au moulin de l’intellectuel indien Pankaj Mishra auteur du livre Age ofAnger, paru en 2017 et traduit dans 14 pays depuis.
Originaire d’Inde, installé à Londres, l’auteur se transforme en procureur dans son livre – procès.

Il convoque les accusés qui ont pour noms Voltaire, Diderot, Kant et bien d’autres et donne la parole aux victimes par l’intermédiation d’auteurs contemporains tels que Driss Chraïbi le marocain ou Abderrahman Mounif le saoudien déchu de sa nationalité.
La thèse du livre tourne autour du ressentiment éprouvé par les populations marginalisées, exclues des lumières. Il fait remonter la situation chaotique que vit le monde contemporain au siècle des Lumières et ses promesses non tenues.

« Au cours des deux dernières décennies, les élites, même dans de nombreux pays anciennement socialistes, en sont venues à défendre un idéal de libéralisme cosmopolite : la société commerciale universelle d’individus rationnels et intéressés, prônée à l’origine au XVIIIe siècle par des penseurs des Lumières tels que Montesquieu, Adam Smith, Voltaire et Kant. En effet, nous vivons aujourd’hui dans un vaste marché mondial homogène, dans lequel les êtres humains sont programmés pour maximiser leur intérêt personnel et aspirer aux mêmes choses, quelles que soient leurs différences de milieu culturel et de tempérament individuel. Le monde semble plus instruit, plus interconnecté et plus prospère qu’à aucun autre moment de l’histoire. Le bien-être moyen a augmenté, même si ce n’est pas de manière équitable ; la misère économique a été atténuée même dans les régions les plus pauvres de l’Inde et de la Chine. Une nouvelle révolution scientifique a eu lieu, marquée par l’intelligence “artificielle”, la robotique, les drones, la cartographie du génome humain, la manipulation génétique et le clonage, l’exploration approfondie de l’espace et les combustibles fossiles issus de la fracturation. Mais la civilisation universelle promise – une civilisation harmonisée par une combinaison de suffrage universel, de larges possibilités d’éducation, de croissance économique régulière, d’initiative privée et d’avancement personnel – ne s’est pas matérialisée. »

Et le livre de se conclure par « la nécessité d’une réflexion véritablement transformatrice, tant sur soi que sur le monde. »

Entouré de paysages splendides, d’arganiers resplendissants, baignant dans un climat des plus sains, pas loin des meilleures plages du monde, sur une terre chargée d’histoire, riche et demanderesse, je rêvais. J’ai écouté les deux Mohamed, avec en tête les images du film du Tigre blanc et en me remémorant le verdict du livre de Mishra.

Les deux Mohamed du Maroc présent sont respectivement le passé et l’avenir de ce pays.
Le Maroc du Mohamed qui arrive sera-t-il différent du Haj Mohamed qui s’en va ?

Le jeune Mohamed pourrait très bien devenir un tigre blanc, quelqu’un qui sait jouer du coude pour prendre l’ascenseur, seul ! Mais la somme de tigres blancs ne fera pas le Maroc meilleur.

Le Maroc meilleur ne sera pas celui de la modernité empruntée, aveuglante par ses smartphones, son fast food, ses séries américaines, ses marques. Ce ne sera pas celui de la tradition des superstitions et des croyances éculées, de l’apprentissage par coeur, du repli, de la soumission et du conformisme. Ce ne sera pas celui de l’hybridation démagogue des deux.

Le Maroc de demain reste à inventer. L’invention passe par l’éducation.

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